Je suis acteur.
Je suis comédien.
Il y a une nuance entre les deux. Il paraît.
Je l’ai lu quelque part. Dans un texte.
Mais je n’y ai pas saisi la nuance.
Ca devait être un mauvais texte ou une drôle de nuance. Ou les deux à la fois.
Je suis comédien.
Ici, là maintenant, ça sonne bien.
Je suis comédien et je me suis attaché au public.
J’ai eu la chance de beaucoup jouer. Depuis plus de 25 ans. Sans interruption.
Je me suis beaucoup attaché au public.
C’est à lui que je pense immédiatement quand je rêve à un projet de théâtre. C’est à dire tous les jours.
Et tous les jours, je rêve que le public pense évidemment à ce que je lui propose quand il a des projets de sortie au théâtre…
Je suis acteur.
_ Daniel Hanssens
Daniel Hanssens n'a pas froid au jeu
Portrait par Laurent Ancion dans Le Soir
Mardi 13 décembre 2005
Théâtre Il joue, dirige et produit « Le dîner de cons»
Le théâtre privé est très rare en Belgique. Sur fonds propres, un acteur mouille sa chemise et convainc les foules.
On ne le lui fait pas dire, il l'avouera bien tout seul : « C'est de la folie ! » Daniel Hanssens, 42 ans, aurait pu rester sagement assis derrière son téléphone, à attendre les beaux rôles que son talent lui offre. Il a préféré se jeter à l'eau et créer sa propre structure de production. Baptisée Argan 42, son association fait exception dans le paysage théâtral belge, parce qu'elle se passe des subventions des pouvoirs publics.
Contrairement à la France ou à l'Angleterre, le théâtre privé est très rare en Belgique. Si le comédien investit son salaire, passe des nuits blanches à plancher sur le budget et se fait bien du mouron, il sait pourquoi : il veut se faire plaisir - et donner de la joie. En reprenant le Dîner de cons de Francis Veber, par exemple.
La genèse d'une passion est souvent étonnante. Comme Tintin, Daniel Hanssens doit une grande part de sa carrière à une oreille cassée. Il avait 6 ans et se produisait en tant que petit lapin sur la scène de l'Institut Saint-Stanislas, à Bruxelles. « J'étais en première primaire, se souvient le comédien. Au moment de monter sur scène, une de mes oreilles s'est pliée. J'ai essayé comme je pouvais de la remettre droite, mais rien n'y a fait. Résultat, j'étais le seul petit lapin avec une oreille de travers. J'étais gêné à mort. Puis, j'ai découvert que tout le monde avait fait attention à moi. J'avais mis du piment dans le spectacle sans le savoir. »
Fort de ce premier succès involontaire, le petit Daniel décide, quelques mois plus tard, de devenir acteur en regardant le Napoléon d'Abel Gance à la télé. « On était à Middelkerke, pendant les vacances de Pâques. Il pleuvait. Mon père nous a mis devant la RTB, mes six frères et soeurs et moi. Après dix minutes, ils sont tous partis. Je suis resté seul, aspiré par l'écran. Et à la fin, j'ai dit : Je veux faire ça ! »
Un acteur nous était né. Un stratège aussi, qui n'a pas froid aux yeux - sans doute la faute à Napoléon. Très vite, Daniel Hanssens est mordu par la passion de l'organisation : « A l'école secondaire, je montais des spectacles. C'était plus fort que moi, ça m'est venu tout seul. D'année en année, les profs se passaient le mot. J'étais identifié comme le passionné de théâtre. » Comme il était dans une école de garçons, Daniel invite des jeunes filles à rejoindre son équipe. Il assure la mise en scène, l'organisation, la communication. L'école est fière de lui. Au cours de sciences, on lui laisse lire Stanislavski. Parce qu'il réussit bien - quand même.
A l'université, rebelote. « Trois jours après mon entrée aux Facultés Saint-Louis, on m'a demandé si je pouvais m'occuper des activités culturelles. Je ne sais pas pourquoi on s'est adressé à moi. Mais j'ai dit oui. » Bien sûr. Il en profitera pour monter des pièces de tout le répertoire. « Puis, on m'a proposé un budget. Voilà que j'étais payé pour m'amuser ! »
Diplômé du Conservatoire de Bruxelles, Daniel suivra le chemin de son talent. Il n'a pas le physique d'un jeune premier, mais joue tous les rôles. Le public en redemande. Un jour, son chemin croise celui de Pascal Racan. C'est Le dîner de cons, première version, en 1998. Depuis, le duo fait tant d'étincelles que Daniel a créé Argan 42 pour produire La cage aux folles, l'an dernier, où les deux comédiens ont assuré brillamment les rôles-titres.
« J'adore le travail, confesse Daniel Hanssens. Pendant les répétitions de La cage aux folles, je dormais une heure, puis je me réveillais pour travailler sur le budget. Cette année, pour Le dîner de cons, le pari est encore plus dingue. On ne travaille pas par abonnement. Il y a 800 places à remplir tous les soirs, pendant trois semaines. Mais j'ai décidé d'être moins inquiet. »
Pas de sponsors financiers dans l'aventure : « Les grosses entreprises ne connaissent pas le théâtre. Elles préfèrent miser sur la télévision. » Comme Daniel Hanssens vient de jouer 48 fois Le mariage de Mademoiselle Beulemans à Lyon, avec la Compagnie des Galeries, il investit tout son gain dans la bataille. Il ne vit que de son salaire de prof : « Pendant cinq ans, j'ai décidé de ne pas me payer sur mes productions. Par contre, tous les autres ont un salaire honnête. Je n'ai pas envie d'exploiter mes confrères. » Quand il décroche son téléphone, Daniel se souvient toujours qu'il aurait pu être à l'autre bout du fil.
Un ragueneau du rire
Par Philip Tirard dans La Libre
Mis en ligne le 14 décembre 2005
Mais qu'est-ce qui fait courir Daniel Hanssens? Acteur polymorphe, voici plus de vingt ans déjà qu'il habite nos scènes, du Rideau aux Galeries, en passant par le Nouveau Théâtre de Belgique, le Parc ou l'XL-Théâtre. Il peut aussi bien y interpréter un boulevard qu'une tragédie de Racine, un texte contemporain (Amette, Sarraute, etc.) ou un polar d'Agatha Christie. Il lui est arrivé aussi de collaborer avec le Cirque de Moscou. Dans les rôles les plus connus, il s'avère toujours surprenant et intéressant
Quand il n'est pas tout simplement M.Beulemans dans la célébrissime et bruxellissime comédie de Fonson et Wicheleer. De surcroît, il ne cherche pas les rôles principaux à tout prix: «Pour moi, tous les personnages sont des premiers plans. Si on ne les traite pas comme tels, le théâtre n'existe pas...» En passe de devenir l'une des rares «vedettes» du théâtre belge, il répond, catégorique: «Je n'y crois absolument pas. Et de surcroît, cela ne m'intéresse nullement. Carpe diem: je n'attends rien du lendemain, je vis au jour le jour.»
Oui, mais alors avec une intensité singulière. Cet insaisissable caméléon qui sublime jusqu'à son physique hors normes dans une souplesse et une agilité aériennes est doté d'une santé de fer et d'un appétit d'enfer: «C'est vrai, je suis un peu boulimique -au figuré en tout cas. Sans doute parce que j'ai la certitude que je ne ferai pas ce métier toute ma vie. Quand cela ne m'amusera plus, je ferai autre chose.»
Voulant décrier Shakespeare, un de ses rivaux envieux le traitait de «Johannes factotum» du théâtre anglais de son époque. Pour Daniel Hanssens -qui ne se compare nullement au barde de Stratford, le rapprochement est de notre cru!-, ce qualificatif d'«homme à tout faire» serait plutôt un compliment. S'il n'a pas écrit «Le Dîner de cons» (1), il en est tout à la fois le producteur, le metteur en scène et l'interprète. Mais pour sa deuxième expérience de ce genre -il fut le producteur l'an dernier de «La Cage aux folles» -, il a su cette fois déléguer un certain nombre de choses. «Cette année-ci, j'ai passé moins de nuits blanches.»
Mais au fond, c'est quoi, être producteur au théâtre? «Vous louez une salle pour trois semaines -et en l'occurrence, elle compte huit cents places-, vous achetez les droits sur une pièce, vous engagez des comédiens et des techniciens, vous répétez et vous faites le pari qu'il y aura assez de spectateurs pour couvrir vos frais. C'est ce qui s'est passé l'an dernier pour «La Cage aux folles» et cela m'a donné envie de recommencer...» Il ne s'en cache pas, le montage financier relève de l'engagement personnel et de la prise de risques. «Je paie la troupe avec mon cachet des représentations lyonnaises de Beulemans. Pour le reste on emprunte...»
Producteur, cela signifie aussi s'occuper de tous les aspects de la production, de la publicité à la billetterie, en passant par la plus élémentaire logistique. Ayant ouvert la voie l'année dernière, il affirme que ce n'est pas plus facile aujourd'hui: «Bien sûr, on a instauré une confiance. Mais on nous attend aussi au tournant.»
Acteur comique, tragédien, il a horreur du snobisme qui fait décrier l'art de faire rire. «On regarde souvent le comique de haut, en pensant que c'est facile. Or rien n'est plus faux. La saison où on a fait pour la première fois «Le Dîner de cons», voici huit ans, je jouais aussi dans «Britannicus» de Racine, dans «Prométhée enchaîné» d'Eschyle et dans un Feydeau. Cela choquait certaines personnes: comment quelqu'un de doué pour la tragédie pouvait-il se commettre dans du comique populaire? Pour ma part, et je m'en rends encore plus compte parce que je mets aussi en scène, le comique est la chose la plus difficile au théâtre. Cela exige un sérieux et une rigueur supérieurs à la tragédie.»
Le sujet le rend intarissable. Il compare le mystère de l'émotion au théâtre au big bang des astrophysiciens: un dixième de seconde avant ou après et toute la construction s'effondre. «Il ne s'agit pas dans le comique de chercher les effets, j'ai horreur de ça. Cette recherche de l'effet facile est peut-être ce qui lui a donné mauvaise réputation. Mais le bon, le vrai comique, c'est quand on joue à fond la situation, avec vérité et sincérité. Le clown, qui fait des choses exagérées et extravagantes, s'il n'est pas sincère, n'existe pas.»
L'art du clown, il en a tâté pour avoir participé pendant trois ans aux représentations du Cirque de Moscou lors de ses passages à Bruxelles. «Le clown Maï m'a proposé de faire Monsieur Loyal dans son numéro: il parlait trois mots de français et moi pas un iota de russe. Je me souviens de m'être trouvé avec lui à trois heures du matin au Cirque royal et il m'a donné un cours magistral. C'était magique, une vraie initiation, comme si Peter O'Toole venait vous faire répéter! Pendant cette séance, il ne cessait de se frapper la poitrine de l'index pour montrer que ça devait venir du coeur et non de la tête. Pour moi, le comique, c'est du travail et de la rigueur dans l'amour et dans l'étonnement. Je ne dis pas qu'on ne dérape pas parfois, mais justement, la base de mon entente avec Pascal Racan réside dans le respect mutuel. Nous nous observons l'un l'autre pour ne pas tomber dans la facilité, le cabotinage ou l'excès. Le comique comme le tragique touchent parce qu'ils surviennent de manière inattendue pour le spectateur.»
Reprendre «Le Dîner de cons» huit ans après l'avoir joué avec le même Pascal Racan ne relève en rien pour lui de la paresse ou du remake commode. «Je sortais de «La Cage aux folles» quand plusieurs personnes m'ont reparlé du «Dîner de cons» en me demandant de le refaire. Donc, si un groupe de personnes ose le demander, c'est qu'il existe certainement un autre groupe de personnes qui n'osent pas le demander mais qui en ont peut-être envie! Et le fait est que cette envie est réciproque. Pour un acteur, retravailler un rôle huit ans après, avec une approche et une maturité différentes, c'est un grand bonheur qui se présente très rarement.»
Et d'évoquer la reprise de Beulemans: «J'ai l'impression de l'avoir joué tout différemment, de lui avoir apporté d'autres choses. Le fait aussi d'avoir de nouveaux partenaires change complètement le spectacle. Honnêtement, je pense que «Le Dîner de cons» est une pièce qui va rester et qui va être reprise régulièrement. Comme Audiard, Francis Veber écrit pour des acteurs précis, ce qui rend son écriture très «incarnée». Il a le sens de la réplique qui fait mouche.»
Comment le public peut-il s'identifier à un «con?» «Est-il con? Il est maladroit, ça, c'est sûr. Mais les gens peuvent se reconnaître en lui car on est tous le con de quelqu'un. Qui n'a jamais gaffé? Lui, il est vrai, les accumule et en deux heures, il en commet autant qu'un être humain moyen en toute une vie. Tous ces personnages sont touchants, ils vivent dans un mal-être profond.»
Tel Ragueneau, le cuisinier poète de «Cyrano de Bergerac», Daniel Hanssens se réjouit de régaler ses amis de fêtes verbales et gustatives. Il cultive la saveur des choses simples et vraies, ce qui est un art en soi. Et s'il aime rire, son goût et son aptitude pour la grande tragédie en disent long sur la face plus sombre de son tempérament. «Il n'y a pas de graves sans aiguës, de rire sans larmes, de vie sans mort. La meilleure manière d'être vivant, c'est de faire. Et tant qu'à faire, de bien faire!»
